Comment je transforme une photo en image BD : le processus de BDification
Quand les gens voient mes images pour la première fois, la question qui revient le plus souvent est : « Comment tu fais ça ? » Pas « c’est beau » ou « j’aime bien » — mais vraiment : comment ? Il y a quelque chose dans le résultat qui intrigue, qui ne ressemble ni à une photo ni à un dessin, et qui pousse les gens à chercher le mode d’emploi.
Voici le mode d’emploi.
Tout commence par une scène
Je ne pars pas d’une idée abstraite. Je pars d’une scène qui me « parle » — une rue, un intérieur, un port, une voiture abandonnée. Quelque chose qui contient déjà une histoire, même silencieuse. Je prends des photos, ou je travaille à partir d’images existantes. L’important c’est que la scène ait du potentiel narratif — qu’il se passe quelque chose, même de très discret.
L’inventaire des couleurs
La première étape de transformation est souvent la plus surprenante : j’inventorie toutes les couleurs présentes dans la scène et j’établis une palette. Pas les millions de nuances qu’un appareil photo enregistre — mais les grandes familles de teintes qui font l’identité visuelle de l’image. Cette palette va devenir la loi que je ne transgresse pas.
C’est une étape de synthèse et de décision. Quelle couleur garde-t-on ? Laquelle simplifie-t-on ? Deux nuances de beige deviennent un seul beige. Une ombre complexe devient un aplat franc. On réduit, on choisit, on assume.
La construction aplat par aplat
Ensuite vient le travail de reconstruction. Je travaille entièrement en vectoriel — ce qui signifie que je dessine des formes géométriques précises, zone par zone, couleur par couleur. Une seule couleur à la fois. Le ciel d’abord, puis les façades, puis les fenêtres, puis les détails.
C’est un travail lent, méticuleux, presque méditatif. L’image se construit par couches successives, comme un puzzle dont on pose les pièces dans l’ordre.
Le vectoriel a un avantage décisif : la reproduction est parfaitement fidèle quelle que soit la taille. Un tirage 40×50 cm et une toile 120×80 cm donnent exactement le même résultat — net, précis, sans perte de qualité.
Le contour : oui ou non ?
Une fois l’image construite en aplats, je prends une décision stylistique cruciale : est-ce que je pose un filet noir autour des formes, ou est-ce que je laisse les couleurs se délimiter naturellement entre elles ?
Le contour noir rapproche du style BD classique — il renforce la lisibilité, structure l’espace, donne du caractère. L’absence de contour crée quelque chose de plus pictural, de plus ambigu. Les deux approches coexistent dans mon travail selon ce que la scène demande.
Et enfin : la bulle
C’est la dernière chose que j’ajoute, et souvent la plus longue à trouver. Deux ou trois mots qui ouvrent l’image plutôt que de la fermer. Une phrase qui peut se lire de plusieurs façons selon l’humeur du spectateur.
Une bonne bulle, c’est comme une bonne chute de nouvelle : elle doit surprendre, mais en retournant sur l’image, on se dit que c’était la seule possible.

